Repris de "Le Quinzième Jour en ligne" (http://www.ulg.ac.be/le15jour/83/Une.html)


Le mariage réussi de l’Art et la Science

Qui a dit que l’Art et la Science ne faisaient pas bon ménage ? À l’université de Liège, le groupe interfacultaire d’Archéométrie apporte un démenti certain à cette fable : spécialistes en physique, chimie et histoire de l’art s’épaulent pour expertiser les oeuvres de notre patrimoine.



Prenez une peinture et fixez-la solidement sur un chevalet, dans le prolongement immédiat d’un tube de 2,50 m, lui-même relié à un cyclotron. Arrangez-vous pour qu’un proton s’échappe de l’accélérateur de particules et, après avoir traversé le tuyau sous vide, vienne bombarder la surface du tableau. Faites en sorte que votre chaine informatique détecte et analyse les rayons X émis par la couche picturale à l’occasion de cette opération. Vous obtiendrez ainsi la composition élémentaire du point visé, donc de son pigment.

Méthode PIXE et dendrochronologie

Telle est la “recette” de physique nucléaire utilisée par le groupe interfacultaire d’Archéométrie de l’ULg dans la tâche délicate d’expertise des oeuvres d’art à laquelle il a décidé de s’atteler depuis quelque temps. Connue sous le nom de PIXE (Particles Induced X-ray Emission), cette méthode consiste donc à expédier des particules ionisées sur l’objet de l’étude et à enregistrer minutieusement le rayonnement X propre à chaque atome atteint. Elle a le grand avantage de ne nécessiter aucun prélèvement et permet de retrouver la palette typique d’un artiste tout en déterminant, sans la moindre pratique destructive, les zones originelles et les zones restaurées de sa composition. Quant aux faux, ils sont évidemment ainsi plus aisément détectables.

Plusieurs spécialistes, soutenus par un crédit d’impulsion octroyé par notre alma mater, interviennent dans cet exercice de haute voltige scientifique : les physiciens Georges Weber et David Strivay, le chimiste Lucien Martinot, les historiennes de l’art Dominique Allart, Sophie Denoël et Cécile Oger. « L’interdisciplinarité prévaut dans notre démarche », constatent de concert les membres de l’équipe de recherche. Et Lucien Martinot de renchérir : « Nous sommes des gens de laboratoire qui faisons parler la matière. »

Mais il est plus d’une façon d’interroger une substance. La dendrochronologie en est une autre : grâce à l’examen des anneaux ou cernes de croissance formés chaque année par les arbres, elle constitue un précieux outil de datation, aussi bien en histoire de l’art qu’en archéologie. «Cette discipline relativement nou-velle est très utile dans l’analyse des statues, des panneaux peints et du plat de reliure des manuscrits enluminés », constate Pascale Fraiture, doctorante qui travaille au laboratoire de Dendrochronologie de Patrick Hoffsummer. « En révélant le moment de l’abattage de l’arbre ayant fourni le support, elle permet non seulement d’établir des classements chronologiques dans les oeuvres, mais de déterminer l’origine géographique du bois grâce à différents référentiels européens et ainsi d’entrevoir des réseaux commerciaux du passé. »

 

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Fixée sur un chevalet, l’oeuvre analysée grâce à l’accélérateur de particules livrera ses secrets.

Un patrimoine revisité

La méthode PIXE et la dendrochronologie sont devenues de redoutables techniques d’investigation. En art pas plus qu’ailleurs, en effet, il n’est de certitude définitive. De Lambert Lombard et de Henri Blès, par exemple, on possède certes des tableaux, mais le malheur veut qu’ils ne soient pas signés; ils présentent de surcroit des différences de style non négligeables. « En combinant les résultats obtenus par la méthode PIXE et la dendrochronologie, observe Pascale Fraiture, nous espérons déterminer, sur base de données techniques et stylistiques, des groupes cohérents au sein des oeuvres traditionnellement attribuées à ces auteurs. »

Saura-t-on donc prochainement si l’illustre autoportrait du peintre liégeois Lambert Lombard est bien de lui ? En mettant en oeuvre leurs techniques d’investigation hautement sophistiquées, nos Sherlock Holmes s’y emploient activement. Pour le plus grand bien de l’Art et de la Science, of course.

 

Henri Deleersnijder


Groupe Internfacultaire d'Archéométrie de l'Université de Liège

Dominique ALLART (Histoire de l'art)
Henri-Pierre GARNIR (Phys. Nucléaire Exp.)
Patrick HOFFSUMMER (Dendrochronologie)
Lucien MARTINOT (Radiochimie)
Georges WEBER (Phys. Nucléaire Exp.)
&
Sophie DENOEL, Pascale FRAITURE, David HOUBRECHTS, Cecile OGER, David STRIVAY

H.P. Garnir hpgarnir@ulg.ac.be